Salaire ou dividende : la question est mal posée

Chaque automne, la même discussion revient dans tous les cabinets. Et elle tourne presque toujours autour du mauvais critère.

Le point CPA · Édition du 13 octobre 2026

Chaque automne, la même discussion revient dans tous les cabinets. Et elle tourne presque toujours autour du mauvais critère.

« Qu’est-ce qui me coûte le moins d’impôt cette année : me verser un salaire ou un dividende ? » Posée ainsi, la question appelle une réponse comptable. Et la réponse comptable déçoit toujours un peu : grâce au mécanisme d’intégration fiscale, l’écart d’impôt total entre les deux voies est souvent plus mince qu’on l’imagine. Ce qui change vraiment d’une voie à l’autre, ce n’est pas la facture de cette année. Ce sont les droits que vous construisez, ou pas, pour les dix prochaines.

Ce que le salaire achète

Un salaire versé par votre société coûte plus cher en apparence. Retenues à la source, cotisations de l’employeur, paperasse de paie. Mais chacun de ces dollars achète quelque chose de précis.

Des droits au Régime de rentes du Québec, d’abord. En 2026, vous cotisez sur vos gains jusqu’à 74 600 $, et un deuxième plafond porte la protection jusqu’à 85 000 $. Votre société paie la part de l’employeur, vous payez la vôtre. En échange : une rente de retraite, mais aussi une rente d’invalidité si la santé lâche avant. Les dirigeants y pensent rarement. C’est pourtant la seule assurance invalidité que certains d’entre eux détiennent.

Des droits REER, ensuite. Le salaire est un revenu gagné : il crée de l’espace REER à hauteur de 18 %, jusqu’à 33 810 $ pour 2026. Le dividende n’en crée aucun. Zéro. Un dirigeant payé uniquement en dividendes depuis dix ans a dix ans d’espace REER en moins.

Le RQAP aussi. Un salaire cotise au Régime québécois d’assurance parentale; si un enfant arrive, les prestations se calculent sur ce revenu assurable. Et puis il y a la banque : pour une hypothèque, un salaire régulier se démontre facilement. Un historique de dividendes irréguliers se plaide.

Ce que le dividende permet

La souplesse, d’abord. Un dividende se déclare quand la société le décide, sans retenues à la source, sans paie à administrer. Pour un actionnaire dont les besoins varient beaucoup d’une année à l’autre, cette liberté a une valeur réelle.

Mais elle a un prix que l’édition précédente annonçait déjà : avec la baisse du taux des PME, Québec réduit le crédit d’impôt sur les dividendes non déterminés de 3,42 % à 2,69 % du montant majoré, pour les dividendes reçus après le 31 décembre 2026. La société paiera moins d’impôt, vous en paierez un peu plus personnellement sur ses dividendes ordinaires. L’arbitrage se déplace, légèrement, en faveur du salaire. Pas assez pour trancher à lui seul. Assez pour refaire le calcul.

Et n’oubliez pas les acomptes provisionnels : sans retenues à la source, l’impôt personnel sur vos dividendes se paie par versements trimestriels. Ceux qui l’apprennent en recevant leur premier avis avec intérêts s’en souviennent longtemps.

Les trois faux raccourcis

Comparer les taux nominaux. Le taux d’impôt personnel sur le dividende paraît plus bas, mais la société a déjà payé son impôt sur ce revenu avant de le verser. Il faut comparer le coût total des deux voies, impôt corporatif compris, pas deux lignes de table d’impôt.

Décider en décembre. La rémunération se planifie en début d’exercice, quand on peut encore documenter la paie, verser les retenues et ajuster en cours de route. En décembre, on ne décide plus, on constate.

Copier son voisin. Le bon dosage dépend de votre âge, de vos projets et de la situation de votre société. Le mix de votre beau-frère ne vous renseigne en rien sur le vôtre.

Quatre questions avant de choisir

1. Où en êtes-vous face à la retraite ? Plus elle approche sans épargne solide, plus le salaire et les droits RRQ et REER qu’il construit pèsent lourd.

2. Un achat immobilier se profile-t-il ? Si oui, un historique de salaire stable de deux ans vaut de l’or devant un prêteur.

3. Des projets familiaux ? Le RQAP se calcule sur le revenu assurable. Un futur parent payé en dividendes renonce à des prestations qu’il aurait pu se constituer.

4. Que peut se permettre la société ? Les cotisations d’employeur et la régularité d’une paie exigent des liquidités prévisibles. Une société aux revenus en dents de scie vit mieux avec une base de salaire modeste complétée de dividendes.

La plupart de mes dossiers aboutissent d’ailleurs là : un dosage des deux, revu chaque année, plutôt qu’un camp choisi une fois pour toutes.

En pratique

Si votre rémunération n’a pas été revue depuis deux ans, ou si elle date d’avant l’annonce du 29 avril 2026, elle mérite un nouveau regard avant la fin de votre exercice. Apportez trois chiffres à la discussion : ce que la société peut verser, ce dont vous avez besoin personnellement, et ce que vous avez mis de côté pour la retraite. Le reste se calcule.

Si vous voulez refaire ce calcul pour votre situation, réservez une première rencontre de 15 minutes. C’est une rencontre, pas un chantier.

Zahir Tamri, CPA auditeur Médiateur civil et commercial accrédité – Ordre des CPA du Québec, Montréal (tamri-cpa.ca)

Cette infolettre présente de l’information générale et ne constitue pas un avis professionnel. Chaque situation doit faire l’objet d’une analyse particulière.

Sources : Revenu Québec, « Maximum des gains admissibles et taux de cotisation au RRQ » (paramètres 2026); Agence du revenu du Canada, tableau des plafonds REER (2026); Québec.ca, taux de cotisation au RQAP 2026; Bulletin d’information 2026-3, ministère des Finances du Québec, 29 avril 2026.

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